mercredi 15 août 1990

Le manuel américain du savoir-vivre musulman.
Les soldats américains reçoivent un manuel de savoir-vivre édité par le Pentagone pour leur expliquer les us et coutumes de la population saoudienne. Ainsi, pour ne pas froisser les Saoudiens, les GI's apprennent qu'il est déconseillé de s'asseoir en posant le pied sur un meuble lors d'une discussion : ce serait un manque de respect. Il est également interdit d'embrasser ou même de toucher une personne de sexe opposé en public. Le langage des mains est à surveiller : joindre l'index et le pouce est un geste qui signifie OK pour les Américains, mais c'est un "signe de mauvais augure utilisé pour lancer des imprécations" pour les Saoudiens, explique le manuel. Par contre, il est fortement conseillé de se lisser la moustache lorsqu'on fait une promesse : cela indique une sincérité évidente...

Iran et Irak enterrent la hache de guerre.
Saddam Hussein propose à l’Iran un plan en 4 points destiné à "lever tous les obstacles qui entravent la voie à des relations fraternelles entre musulmans". Pour cela, il accepte l'accord frontalier d'Alger de 1975 partageant le Chatt al-Arab qui avait provoqué une guerre de 8 ans entre l'Irak et l'Iran et annonce que l’Irak procédera, dans 2 jours, au retrait de ses troupes se trouvant actuellement encore sur le territoire iranien (environ 2.000 km²). Dans une lettre adressée à son "frère" le président Rafsandjani, le Raïs irakien propose un echange "immédiat et total" de tous les prisonniers de guerre (70.000 Irakiens et 30.000 Iraniens). "Que s'ouvre pour nous une vie nouvelle régie par la coopération selon les principes de l'Islam et qui nous permettra d'éloigner de nos rivages les fauteurs de troubles" explique-t-il à son homologue iranien. Morteza Sarmadi, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, exprime "la satisfaction de l’Iran". "Nous sommes satisfaits que finalement nos positions de principe concernant la résolution 598 de l’Onu et les accords frontaliers d’Alger aient été acceptés", ajoute ce haut fonctionnaire. Dans le message adressé aux dirigeants iraniens, Saddam Hussein affirme que sa proposition de paix est notamment destinée à "permettre une stimulation effective de tous les fidèles pour faire face aux malins qui cherchent à nuire aux musulmans et à la nation des Arabes et pour éloigner l’Irak et l’Iran du chantage et des manoeuvres des forces internationales du mal et de leurs valets dans la région". Pour s'assurer la neutralité iranienne, l'Irak efface 8 ans de guerre et 1 million de morts. Il y parvient : son rival annonce sa neutralité dans la crise du Golfe.

Le coût de la crise.
La presse américaine s'interroge déjà sur le coût, exorbitant, de l'opération Bouclier du Désert. Chaque jour que l'armée américaine passe en Arabie et dans les eaux du Golfe coûterait aux contribuables américains 22,5 millions de dollars. Le prix d'une armada de 40 bateaux, 470 avions et de 100.000 hommes. Une entreprise de Georgie a également reçu une commande de l'armée américaine : plus de 25.000 articles, dont 5.000 crèmes solaires, 5.500 tubes de baume pour les lèvres, 2.400 bouteilles de produits contre les insectes. Une autre entreprise a vendu 660.000 litres d'eau en bouteille aux GI's. Mais Washington compte bien sûr sur ses alliés pour partager les frais...

Départ de renforts américains pour le Golfe.
Le porte-avions Kennedy a quitté son port d’attache en Virginie pour rejoindre l’armada américaine "dans sa mission au Moyen-Orient", a annoncé, hier soir, un porte-parole du Pentagone. Il pourrait éventuellement remplacer le Eisenhower qui croise dans la mer Rouge depuis plus de 6 mois et effectuer une autre mission qui "sera définie par la rapidité de l’évolution des événements dans la région", a précisé un communiqué du département de la Défense américaine. Le Capella a quitté, lundi, le port de Savanah en Georgie avec, à son bord, environ 2.500 soldats ainsi que 150 chars et véhicules blindés de transport de la 24e division d’infanterie mécanisée de Fort Steewart. Selon le New York Times, 2 autres bâtiments de l' US Navy, le Bellatric et l’Atlair continuent à charger du matériel destiné à cette division. Dans le même temps, les USA ont déployé en Arabie Saoudite des hélicoptères armés de missiles et des missiles anti-chars "pour contrer une éventuelle attaque irakienne" et des parachutistes auraient déclaré être "parés" contre "une possible" attaque chimique. Selon l’agence de presse Reuter, les ordinateurs du croiseur américain Antietam ont été alimentés en données sur des objectifs en Irak et au Koweït. Au total, le Pentagone indique que 30.000 hommes se trouvent actuellement en Arabie et que de "nouvelles troupes continuent d’arriver tous les jours". Elles viennent s’ajouter aux contingents des Etats arabes alliés traditionnels de Riyad et de Washington déjà sur place. Ainsi on apprend que le Maroc a dépêché sur place 1.200 soldats pour participer à la "défense du territoire saoudien" et qu’un contingent du Bangladesh prenait la route des Emirats. Au moment même où les USA renforcent leur présence militaire dans le Golfe, Dick Cheney, secrétaire d’Etat américain à la Défense, examine la possibilité de demander au président Bush de rappeler sous les drapeaux des réservistes. Le chef de la Maison-Blanche a parfaitement le droit de mobiliser 200.000 réservistes pendant une période de 90 jours et de proroger cette mobilisation pour une période équivalente sans avis du Congrès. Pete Williams, porte-parole du ministère de la Défense, a indiqué que ce personnel militaire était destiné à remplacer les soldats partis pour l’Arabie, précisant "qu’un grand nombre d’entre eux resteraient probablement aux USA". Hier soir, depuis la Maison-Blanche, George Bush a déclaré que son pays agissait "en vertu de ses droits légaux" quand il décide le blocus naval de fait de l’Irak. Il a indiqué qu’il ne voyait pas dans l’immédiat de chance pour une solution diplomatique au conflit du Golfe. Reconnaissant - de facto - qu’il y avait blocus et non pas embargo, Bush a dit ne pas exclure l’extension de ces mesures au port jordanien d’Aqaba par lequel transitent plus de 50% des ressources alimentaires de l’Irak, principal fournisseur de pétrole de la Jordanie. Interrogé par les journalistes sur le coût financier de cette opération militaire, le président américain s’est refusé a communiquer une quelconque information. Il a néanmoins fait part de sa confiance de voir les alliés de son pays contribuer à l’effort mené par les militaires américains.

Interview de Hassan II dans Le Monde : gérer la crise du Golfe entre Arabes.
Le roi Hassan II du Maroc souhaite que le président irakien Saddam Hussein prenne une initiative sous la forme d’un plan "qui détende l’atmosphère et respecte les uns et les autres". Dans une interview publiée par le quotidien français Le Monde, le souverain marocain estime qu’il faut "désamorcer cette bombe" et que le "problème est arabo-arabe". Il suggère que le chef de l’Etat irakien mandate pour ce faire un certain nombre de pays arabes. Hassan II envisage entre l’Irak et le Koweit "un statut particulier garanti à la fois par les pays arabes et par le Conseil de sécurité de l’ONU". Il souligne toutefois que toute solution doit passer "sur le plan de la légitimité par un retour au statu quo ante". Le souverain marocain relève également qu’il regrette la tenue du sommet du Caire qui "était inopportun", car selon lui, le monde arabe aurait dû rester en réserve pour favoriser un dialogue de détente avec l’Irak. "Le miroir est brisé" estime-t-il, souhaitant que "les conséquences sur l’unité arabe ne seront pas irréversibles". Enfin, Hassan II souligne que tant que le problème israélo-arabe "ne sera pas réglé, nous serons toujours à la merci d’une confrontation populaire arabe avec certaines puissances qui appuient systématiquement Israël". Il qualifie "d’écoeurante" l’attitude du législatif américain.

Hussein de Jordanie rencontre George Bush : Saddam Hussein propose un compromis.
2 jours après avoir rencontré Saddam Hussein à Bagdad, le roi Hussein de Jordanie est arrivé aux USA pour s’entretenir de la crise du Golfe avec le président Bush. Le souverain hachémite serait porteur d’une lettre de Saddam Hussein contenant des propositions permettant d’éviter un conflit dans le Golfe après l’invasion et l’annexion du Koweït par l’Irak. La télévision jordanienne a rapporté que le roi avait reçu ce message de Bagdad juste avant son départ pour Washington. Selon la chaîne de télévision américaine CBS qui cite des sources jordaniennes, le chef de l’Etat irakien serait prêt à participer à une conférence internationale pour discuter du retrait de ses troupes du Koweït si George Bush promet de geler les effectifs des forces américaines dans toute la région. L’agence de presse jordanienne Petra a indiqué que le roi Hussein avait multiplié les contacts avec les autres dirigeants arabes notamment du Yémen, d’Algérie, de Tunisie, du Soudan et de l’OLP. A Washington, le département d’Etat a déclaré que les USA étaient disposées à aider la Jordanie et d’autres pays de la région à faire face aux difficultés financières provoqués par l’embargo contre l’Irak "s'ils décident de s’y associer". Jusqu’à présent, la Jordanie ne l’a pas appliqué et laisse transiter depuis le début du conflit des camions destinés à l’Irak qui embarquent leur cargaison dans le port d’Aqaba ce qui n’est pas du tout du goût de la Maison-Blanche.

Interview du représentant de la Ligue Arabe à Paris sur Antenne 2 : non à un blocus de l'Irak.
"Il n’y a pas d’autres solutions que diplomatiques (dans le conflit du Golfe). Toute intervention militaire risquerait d’embraser toute la région et d’être une menace pour la paix mondiale." C’est en ces termes que l’ambassadeur de la Ligue arabe à Paris, Hamadi Essid, s’exprime sur la télévision française Antenne 2. "Je crois, poursuit-il, que dès le début, (les Américains) ont commencé à refuser de croire à une solution arabe, ce qui a mis un peu le feu aux poudres dans la région" et entraîné une radicalisation du conflit. "Je crois qu’il est très important de rappeler ce que l’Occident est en train de faire : en passant à ce blocus (de l’Irak), notamment dans le domaine alimentaire, on aboutit au fait que tous les pays arabes et tous les pays musulmans deviennent solidaires de l’Irak. J’ai lu hier des choses atroces dans le Figaro, par exemple : « Ne vous laissez pas prendre par les images de civils mourant de faim, il faut que ce blocus continue. » Cela serait vraiment terrible. Ce serait l’excès, qui fait en sorte qu’on obtienne exactement le contraire de l’objectif qu’on s’est choisi." Dans l’opinion publique arabe, a souligné Hamadi Essid, "on ne peut pas accepter, quelle que soit la décision prise par Saddam Hussein, que le peuple irakien soit affamé par un blocus qui n’a pas été décidé, comme vous le savez, par les Nations unies, mais qui est le fait des Américains". Evoquant la position française, l’ambassadeur de la Ligue arabe estime qu’elle "est intéressante, dans la mesure où elle se démarque de la position américaine. (...) Il est utile que le monde arabe, où la France a un capital politique et affectif extrêmement important, sente et comprenne que la France ne va pas aussi loin dans l’embargo que les Etats-Unis, c’est-à-dire ne va pas jusqu’à l’acte de guerre qu’est le blocus, et que la France reste fidèle à ce rôle".

Conférence de presse de l'ayatollah Khamenei : non à toutes formes d'agression.
Le guide de la République islamique, l’ayatollah Ali Khamenei, déclare que l’Iran "condamne toute agression, qu’elle vienne de l’Irak ou des Etats-Unis", indique ce soir l’agence officielle iranienne IRNA. Prenant la parole pour la 1ère fois depuis le début de la crise dans le Golfe, Khamenei ajoute : "Nous considérons que toute sorte d’agression dans la région et aussi la présence des forces américaines en Arabie saoudite sont dans l’intérêt du sionisme et de l’arrogance mondiale. Elles nuisent à l’Islam, aux musulmans et sont contre la révolution islamique".

En bref :
   

Moscou prépare, avec l'autorisation de Bagdad, l'évacuation par la route des femmes et enfants soviétiques toujours retenus en Irak. Le gouvernement irakien a refusé la libération de tous les hommes valides, soit plus de 5.000 personnes.

Près de 4.000 étrangers, anciens otages du Koweït occupé ou d'Irak, ont pu gagner la Jordanie. Parmi eux, seulement 10 Européens : des Polonais. Les otages occidentaux sont jugés beaucoup trop précieux par Bagdad...

Saddam Hussein retire une dizaine de divisions stationnées face à l'Iran pour les déployer sur le flanc sud face au Koweït.

Ils ont dit :
 
Lu dans la presse :

Tarek Aziz, ministre irakien des Affaires étrangères : "Si les Américains déclenchent une guerre, ils la perdront."
Hassan II, roi du Maroc, à propos du refus de prêt financier du Koweït à l'Irak il y a un mois, déplore "l’avarice de (ses) amis koweïtiens (...) connue proverbialement".

 

Hebdomadaire américain Newsweek : " Nous nous tromperions lourdement nous- mêmes en pensant que ce n’est qu’un épisode transitoire. Les troupes américaines pourraient bien rester dans le Golfe pour des années, voire des dizaines d’années. Même si la crise se résout d’elle-même en notre faveur, il est difficile d’imaginer que nous pourrions tranquillement nous en aller et attendre que ça recommence. Nous nous sommes engagés dans une voie nouvelle. (...) Notre devoir après la 2ème Guerre mondiale était de barrer la route aux communistes. Aujourd’hui notre boulot est de garantir l’accès aux sources d’énergie dont dépend le monde industriel."

 

Chronologie des événements - août 1990

L'Irak menace l'Arabie Saoudite. La communauté internationale réagit : l'ONU condamne l'invasion et les Américains déclenchent l'opération Bouclier du désert. L'Irak répond en prenant plusieurs milliers d'Occidentaux en otages.

L'ONU décrète un embargo contre l'Irak alors que la coalition anti-irakienne se construit. Alors que les USA renforcent leurs troupes dans le Golfe, la Ligue Arabe s'oppose à l'Irak.

En Irak et au Koweït occupé, les otages deviennent boucliers humains, provoquant l'inquiétude du monde entier. De son côté, l'armée irakienne assiège les ambassades occidentales au Koweït. L'ONU renforce donc l'embargo et autorise le recours à la force pour le faire respecter.

Le Koweït devient une province de l'Irak. Des personnalités occidentales se rendent à Bagdad. L'ONU et l'URSS tentent des médiations. En signe de bienveillance, l'Irak libère quelques otages.

 

septembre 1990

Gallerie de photos
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En vidéo


L'Irak fait la paix avec l'Iran (27 minutes)
FR3 - Journal de 19h30 - 15 août 1990


La crise du Golfe (14 minutes)
ARD - Télévision allemande (extrait en allemand) - 15 août 1990