dimanche 12 août 1990

Le monde arabe défile contre l'ingérence américaine.
Alors que la Ligue Arabe s'apprête à approuver les résolutions de l'ONU, le monde arabe s'oppose de plus en plus à l'ingérence occidentale dans la crise du Golfe. Plus de 10.000 réfugiés palestiniens, certains en armes, défilent dans le camp d’Aïn Héloué, au Sud-Liban. Ils brûlent des effigies de Bush, de Thatcher et du roi Fahd d’Arabie et qualifient Moubarak de "porc". Les Palestiniens ont également manifesté massivement dans les territoires occupés de Cisjordanie et de Gaza. Au Liban, le chef des « Hezbollah » (intégristes pro-iraniens), cheikh Mohammad Hussein Fadlallah, affirmait dès vendredi que le sommet du Caire s’était en réalité réuni pour "légaliser leur invasion du Golfe". "Les Arabes ont attendu quelques jours avant de tenir leur sommet, le temps pour les Américains d’acheminer des forces dans le Golfe", a-t-il dit. Il ajoute aujourd'hui que les dirigeants du Golfe qui ont approuvé l’intervention américaine "se sont eux-mêmes condamnés". En Jordanie, des milliers de manifestants qui tentaient de s’approcher des ambassades des USA et d’Egypte ont été repoussés par les forces de police. Les drapeaux américain et israélien ont été brûlés et le roi Fadh traité d’ "agent de la CIA". Des centaines d’étudiants ont demandé au gouvernement de décréter la mobilisation générale pour faire face à une éventuelle agression israélienne. La presse jordanienne critique violemment le sommet du Caire, estimant qu’il a "divisé le monde arabe". "Les USA ont enregistré un succès éclatant en amenant les Arabes, au cours de ce sommet-piège, à cautionner l’invasion militaire des lieux saints", estime le quotidien al-Destour. Le journal al-Raï titre sur "Le sommet de la division amère", s’étonnant que des "forces arabes rejoignent les forces américaines, qui sont les plus grandes ennemies de la nation arabe et qui soutiennent Israël sur les plans politique, économique et militaire". Dans les rues de Mogadiscio, en Somalie, des centaines de personnes ont chanté des slogans hostiles aux USA et à l’Arabie. Au Yemen, pour la 2ème journée consécutive, on s’est rassemblé devant les ambassades américaine et saoudienne. Des chaussures ont été lancées contre les vitres dont certaines ont volé en éclats. A Noukchott (Mauritanie) des milliers de personnes ont brandi des portraits de Saddam Hussein. En Tunisie, partis et organisations se sont mobilisé pour mettre sur pied des comités de soutien à l’Irak. A Alger, l’agence APS a dénoncé "la complicité de certains régimes arabes avec les occidentaux". Le FLN annonce pour le 20 août une journée de protestation contre le déploiement des forces étrangères dans le Golfe. Son quotidien Al Chaab appelle les pays arabes à "boycotter totalement les marchandises américaines et européennes". Le président du FIS dénonce, lui, "l’atteinte à la souveraineté islamique" et aux lieux saints. Dans un communiqué publié à Beyrouth par le quotidien du Parti communiste libanais Al Nida, 11 partis et mouvements communistes arabes lancent un appel au retrait irakien du Koweit et à chasser les envahisseurs américains du Golfe. Condamnant "l’annexion du Koweit par l’Irak contre la volonté du peuple koweitien", ils se prononcent pour "un réglement pacifique de la crise entre les 2 pays dans le cadre de la Ligue arabe".

La Ligue Arabe approuve les résolutions de l'ONU.
Au Caire, les 21 membres de la Ligue Arabe rejettent l'annexion du Koweït, approuvent l'embargo de l'ONU et votent l'envoi de troupes en Arabie. Trois pays membres votent contre (Irak, Libye, OLP) ; l'Algérie et le Yémen s'abstiennent ; la Jordanie ne prend pas part au vote. Les incidents lors des débats se succèdent depuis 2 jours : l'émir Jaber du Koweït a claqué la porte des négociations lorsque la tenue "d'élections libres" au Koweït a été évoquée. Le ministre koweïtien des Affaires étrangères, cheikh al-Ahmad al-Sabah, un des frères de l'émir, a été victime d'un malaise lors d'une séance de travail, victime probablement de l'extrême tension qui règne dans les discussions inter-arabes. Les débats ont été très violents durant ces quelques jours : Koweïtiens et Irakiens s'insultant, se traitant de "singes", de "bandits" et de "valets de l'Amérique". Au restaurant, la délégation irakienne a même jeté de la vaisselle à la tête des représentants koweïtiens ! L'impasse entre Koweïtiens et Irakiens paraît totale...

Message de Saddam Hussein sur Radio-Bagdad : nouvelle proposition pacifique.
Vers 20h30, la télévision irakienne interrompt ses programmes pour annoncer un nouveau message de Saddam Hussein aux téléspectateurs irakiens. Dans ce message, intitulé "Initiative pour le règlement de la crise du Golfe", le Président appelle au Djihad et demande le retrait "des forces américaines du Golfe et leur remplacement par des forces arabes dont l’importance et l’emplacement seraient décidés par le Conseil de sécurité, en accord avec le secrétaire général de l'ONU, Javier Perez de Cuellar". Il a ajouté que ces forces arabes "ne doivent pas comprendre des troupes égyptiennes, les Etats-Unis s’étant appuyés sur l’Egypte pour s’opposer à la nation arabe". Saddam Hussein a en outre demandé la cessation des "mesures de boycott décrétées contre l’Irak" par la communauté internationale. Il propose aussi une "initiative pour le réglement de la crise du Golfe" dans le cadre d'une "solution globale sur la même base et selon les mêmes principes énoncés par le Conseil de sécurité". Il s'agit en fait d'un arrangement pour le Koweït, à condition qu'Israël se retire de Palestine et que la Syrie évacue le Liban. Washington et Tel-Aviv rejettent immédiatement ce "marchandage", les USA indiquant même qu'ils intercepteront désormais les chargements de pétrole irakien et koweïtien suite à la requête de l'émirat. Pour Tarek Aziz, ministre irakien des Affaires étrangères, l'interception de pétroliers irakiens dans le Golfe constituera "un acte d'agression contre l'Irak".

Interview de Roland Dumas dans le Journal du Dimanche : la France dans la crise du Golfe.
Dans une interview publiée par l'hebdomadaire français, le ministre français des Affaires étrangères affirme, à propos des appels à la guerre sainte lancés par le président irakien : "Il faut toujours prendre au sérieux ce que dit Saddam Hussein. Il joue désormais sur 3 claviers à la fois : le sentiment religieux des musulmans, le sort des malheureux Palestiniens et les inégalités économiques dans la région. Ne nous le cachons pas, il s’agit de réalités véritables mais différentes. La mauvaise foi et l’amalgame peuvent les rendre explosives". Approuvant les résolutions du sommet arabe, Roland Dumas y voit la preuve "qu’une solution arabe est possible" et qu’elle est "en marche". Il confirme l’envoi par la France de matériel militaire, qu’il qualifie de "défensif", et de techniciens "dont certains peuvent être militaires" en Arabie Saoudite et dans certains pays du Golfe. Il précise encore que la mission du porte-avions "Clemenceau", est "une mission de dissuasion", avec, à son bord, 40 hélicoptères de combat "aménagés pour des bombardements". A propos des ressortissants français retenus au Koweit et en Irak, Roland Dumas estime qu’ils sont "prisonniers", bien qu’ils ne soient pas maltraités. Il confirme que des négociations sont en cours pour obtenir leur rapatriement et que l’ambassadeur d’Irak a été convoqué à ce propos au Quai d’Orsay. Il confirme l’éventualité d’envoyer une personnalité à Bagdad pour traiter de ce problème. Au sujet des USA, Dumas estimerait dangereux qu’ils apparaissent comme "le policier du monde", rôle qui revient à l'ONU. Il ajoute également : "Il ne faut pas tomber dans le piège tendu par Saddam Hussein aux puissances occidentales et faire en sorte qu’on transforme l’agresseur en victime ou en héros". Interrogé sur l’influence de la fin de l’affrontement Est-Ouest dans ce conflit, il estime que "le retrait de la puissance soviétique dans bon nombre de régions, la fin des tensions entre l’Est et l’Ouest ont fait disparaître le contrôle qu’exerçait les Super-Grands" et "permis à des conflits locaux ou régionaux de réapparaître". Selon les indications données par son ministère, il y a actuellement 480 Français en Irak et au Koweit. Une permanence a été mise en place pour répondre 24h/ 24 aux appels de leurs familles grâce à un numéro vert (gratuit).

En bref :
   

Le gouvernement koweïtien en exil en Arabie demande aux USA de s'assurer que l'embargo décrété par l'ONU contre l'Irak est respecté, ce qui leur donne le droit d'arraisonner les navires irakiens.

Des groupes de jeunes Israéliens déclenchaient des manifestations anti-arabes après la découverte d’un colis piégé dans un magasin de Jérusalem.

2 Français sont légèrement blessés par des jets de pierre devant l’ambassade de France en Somalie, lors d’une manifestation pro-irakienne.

Ils ont dit :
   

Saddam Hussein, président d'Irak, aux Irakiens : "Evitez de faire des stocks et réduisez votre consommation de produits alimentaires".
James Schlesinger, ancien directeur de la CIA : "Les Etats-Unis n’ont pas les forces pour chasser les Irakiens du Koweit". Il faut donc "essayer de persuader Saddam Hussein de se retirer. Pour cela, il faut que le leader irakien obtienne en compensation certains avantages" (Hebdomadaire français Journal du Dimanche).
Avi Pazner, porte-parole du gouvernement israélien : "Ce sont des propos de propagande bon marché".
Hosni Moubarak, président d'Egypte : Il n’y a plus "aucun espoir" de solution pacifique à la crise.

 

 

 

 

 

Chronologie des événements - août 1990

L'Irak menace l'Arabie Saoudite. La communauté internationale réagit : l'ONU condamne l'invasion et les Américains déclenchent l'opération Bouclier du désert. L'Irak répond en prenant plusieurs milliers d'Occidentaux en otages.

L'ONU décrète un embargo contre l'Irak alors que la coalition anti-irakienne se construit. Alors que les USA renforcent leurs troupes dans le Golfe, la Ligue Arabe s'oppose à l'Irak.

En Irak et au Koweït occupé, les otages deviennent boucliers humains, provoquant l'inquiétude du monde entier. De son côté, l'armée irakienne assiège les ambassades occidentales au Koweït. L'ONU renforce donc l'embargo et autorise le recours à la force pour le faire respecter.

Le Koweït devient une province de l'Irak. Des personnalités occidentales se rendent à Bagdad. L'ONU et l'URSS tentent des médiations. En signe de bienveillance, l'Irak libère quelques otages.

 

septembre 1990

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En vidéo


Un lien entre Koweït et Palestine ?(26 minutes)
FR3 - Journal de 19h30 - 12 août 1990


La crise du Golfe (15 minutes)
ARD - Télévision allemande (extrait en allemand) - 12 août 1990