Palais
de l'Elysée, le 9 août 1990
Conférence
de presse réalisée à la suite du conseil des
ministres.
A
la suite des événements qui se sont déroulés
et qui continuent de se dérouler au Moyen-Orient, j’ai
tenu à réunir un nouveau Conseil restreint qui a délibéré,
pendant deux heures, de la situation ainsi créée.
Depuis le début, ces événements ont été
suivis avec la plus grande vigilance par les responsables français
qui en avaient la charge. J’y ai moi-même pris part,
de telle sorte que tous les éléments de cette situation
sont présents à notre esprit et que nous sommes en
mesure d’y répondre. Je vais vous donner connaissance
d’un texte assez court qui suscitera de votre part, sans aucun
doute, le désir de poser d’autres questions. C’est
ce que nous ferons, je suis à votre disposition pour vous
répondre. La France entretient depuis longtemps d’amicales
relations avec l’Irak. On sait qu’elle l’a aidé
lors de la guerre contre l’Iran. Cela l’autorise d’autant
plus à dire clairement qu’elle n’accepte ni l’agression
contre le Koweït, ni l’annexion qui a suivi. Aussi, a-t-elle
décidé d’associer ses efforts à ceux
des pays qui s’engagent pour le rétablissement du droit
international violé par l’Irak.
C’est
pourquoi, elle a voté les résolutions du Conseil de
sécurité des Nations Unies et celles de la Communauté
européenne et pris l’initiative de certaines d’entre
elles. C’est pourquoi, elle exécute sa part de l’embargo
et des sanctions économiques actuellement mises en ?uvre.
C’est pourquoi enfin, sa marine est présente dans la
zone du Golfe, toujours en application de la décision des
Nations Unies, mais la menace s’étend aujourd’hui
à d’autres pays de la région. Dans cette situation,
la France a souhaité et continue de souhaiter que le problème
ainsi posé soit réglé au sein de la Communauté
arabe. Si cela se révèle impossible, la France assumera
ses propres responsabilités :
1)
en répondant positivement aux demandes qui lui ont été
adressées par l’Arabie Saoudite et d’autres Etats
de la péninsule, concernant par exemple la livraison de matériel
et l’envoi de techniciens sur place ;
2)
en renforçant dès maintenant ses moyens navals et
aériens dans la même zone, de telle sorte qu’ils
soient en mesure d’intervenir à tout moment là
où cela serait jugé nécessaire, sur décision
du Président de la République. Enfin, bien entendu,
c’est un autre sujet mais il est lié au précédent,
la France apporte dans cette crise la plus vigilante attention au
sort de ses ressortissants tant au Koweït qu’en Irak.
Suivie jour après jour, leur situation ne comporte pas dans
l’état présent d’éléments
de pression physique ou de menaces à leur encontre. Ils n’en
sont pas moins retenus dans l’un et l’autre de ces pays
avec interdiction d’en sortir. Le caractère préoccupant
de cet état de choses a conduit le gouvernement à
donner ordre aux navires français de se tenir prêts
à toutes mesures de rapatriement et l’ensemble des
moyens diplomatiques continuera d’être mis en ?uvre.
Mesdames et Messieurs, à partir de cette déclaration
qui résulte des travaux du Conseil restreint, vous êtes
naturellement invités à poser les questions concrètes
qui pourront vous paraître utiles.
QUESTION
: M. le Président, est-ce que la France a été
sollicitée de participer à la force multinationale
en Arabie Saoudite et, si elle l’était, quelle serait
sa position ?
LE
PRESIDENT.- Ce sont deux questions très différentes.
La première, non, elle n’a pas été directement
sollicitée. Mais des conversations non officielles auraient
pu le laisser supposer, mais nous n’avons été
l’objet d’aucune demande ni des Etats-Unis d’Amérique,
ce qui se comprend, ni de l’Arabie Saoudite, seule qualifiée,
bien entendu, pour nous demander de venir sur son sol. C’est
une question très différente lorsque vous ajoutez
: et si cela se posait ? Si cela se pose, j’examinerai la
question. Mais j’entends mener l’action de la France
dans la fermeté à l’égard des principes
et la solidarité à l’égard de ceux qui
les défendent.
QUESTION
: M. le Président, quel est le moment à partir
duquel vous jugerez que la France devra intervenir?
LE
PRESIDENT.- Mais comment ?
QUESTION
: Vous avez dit que tous les moyens aériens et navals
seront renforcés, de telle sorte qu’il soit possible
d’intervenir à tout moment. Quel est le moment à
partir duquel il faudra intervenir ? Qu’est ce qui peut déclencher
cela ?
LE
PRESIDENT.- Toute agression, toute agression nouvelle.
L’important, pour l’instant, est d’amener sur
place les moyens en question. Les moyens sont essentiellement navals.
Mais ils peuvent avoir une finalité aérienne. Nous
avons des navires, des porte-avions qui peuvent donner à
nos forces navales un rayonnement aérien. Et comme il s’agit
d’une région étroite, proche des côtes
et des pays riverains, cela nous donne un rayon d’action qui,
en effet, serait mis en ?uvre, le jour venu, si je le jugeais nécessaire.
Pourquoi imaginer toutes les situations. Nous pouvons réagir
vite.
QUESTION
: Vous nous annoncez le renforcement des moyens navals
aériens, pouvez-vous nous préciser dans quelle ampleur
ce renforcement aura lieu ?
LE
PRESIDENT.- Il s’agit essentiellement d’avoir
sur place plus de navires qu’il ne s’en trouve. Au demeurant,
les navires qui sont là ont pour mission de mener à
bien l’embargo économique. Ils n’avaient pas,
au point de départ, une mission de sécurité.
Donc, les navires qui seront envoyés sur mon ordre et sur
celui du gouvernement seront ceux qui permettront l’emploi
et de la marine et de l’aviation, d’où forcément
des porte-avions. Quand je dis aviation, je pense en particulier
aux hélicoptères. Ils arriveront sans mission préconçue
et ils seront à nos ordres. Il est évident que toute
aggravation de la situation ou toute agression nouvelle justifierait
que des décisions fussent prises à partir d’ici
et ce serait le cas.
QUESTION
: M. le Président, est-ce qu’il faut considérer
nos ressortissants comme prisonniers de l’Irak ce soir ?
LE
PRESIDENT.- Ce que dit le texte que je viens de vous dire,
montre que leur sort est assez imprécis. Ils sont retenus,
ils ne peuvent pas sortir ni du Koweït, ni de l’Irak.
A partir de là, on peut dire qu’ils sont prisonniers,
mais pour le reste de leurs conditions, ils ne sont pour l’instant
soumis à aucune pression particulière. Cela suffit
pour que nous considérions que nous avons, nous, le devoir
de leur venir en aide.
QUESTION
: Est-ce que cela veut dire qu’il va falloir engager
une négociation avec les Irakiens sur leur sort à
venir ?
LE
PRESIDENT.- De toute manière, nous sommes en mesure
de mener toute négociation avec qui que ce soit pour obtenir
la libération de nos ressortissants, c’est la moindre
des choses. Nous pouvons même décider d’envoyer
de Paris tel ou tel représentant du gouvernement pour engager
cette négociation sur la liberté de nos ressortissants.
C’est un devoir minimum.
QUESTION
: L’Ambassadeur d’Irak en Grèce a dit
que l’Irak allait utiliser ou n’hésiterait à
utiliser des armes chimiques, qu’elle avait en quantité.
Est-ce que la France a une position là-dessus ?
LE
PRESIDENT.- Notre position est simple. C’est un usage
interdit. C’est à Paris que s’est tenue une conférence
internationale qui précisément a fait franchir un
pas décisif à cette question du désarmement
chimique. Nous ne saurions pas plus tolérer que d’autres
l’usage de cette arme.
QUESTION
: Ne craignez-vous pas, M. le Président, que l’ensemble
des mesures adoptées et l’installation notamment des
troupes américaines en Arabie Saoudite, l’embargo,
les mesures économiques, les sanctions, ne créent
un réflexe de solidarité arabe derrière Saddam
HUSSEIN ?
LE
PRESIDENT.- Je ne pense pas que la France puisse encourir
ce reproche. D’abord nous disons aux Arabes, et en particulier
à nos amis arabes et ils sont nombreux : "tentez de
régler cette difficile affaire au sein de votre communauté
; si on peut vous y aider, on vous y aidera, mais précisément,
c’est à vous-même de prendre cette responsabilité".
J’ai eu au téléphone aussi bien le Roi FAHD
que le Président MOUBARAK. Le ministre des Affaires étrangères,
le Premier ministre par intérim, et aujourd’hui, le
Premier ministre, Michel ROCARD, sont eux-mêmes très
occupés à entretenir ces relations avec les dirigeants
arabes. C’est de notre part, une précaution parfaitement
admissible par les pays arabes qui savent bien que la France a toujours
eu une position d’écoute et de compréhension
à leur égard. Je ne pense donc pas que les mesures
ainsi exprimées puissent en quoi que ce soit les froisser.
QUESTION
: M. le Président de la République, est-ce
que ce concept que vous exprimez de "nouvelle agression"
ne contient pas une sorte de manière de faire une croix sur
l’agression qui a déjà eu lieu au Koweït
?
LE
PRESIDENT.- Il ne faudrait pas se prêter à
cette affabulation. Je me permettrais de vous rappeler que dès
la première minute, nous avons condamné l’agression,
l’invasion, que nous condamnons l’annexion, et que nous
avons pris une part éminente au vote qui vient d’avoir
lieu il y a quelques instants, au sein des Nations Unies, tenant
pour nulle et non avenue l’annexion du Koweït. Le préalable
à tout accord, c’est qu’un seul pays comme l’Irak
ne puisse pas disposer de la souveraineté d’un autre
par mesure unilatérale. Seules les Nations Unies peuvent
aujourd’hui imposer leur mot, nous nous adressons à
elles, et nous leur faisons confiance. La France ne renonce absolument
pas à cette position de droit.
QUESTION
: M. le Président, vous avez rappelé tout
à l’heure les longues relations amicales entre la France
et l’Irak, est-ce qu’il ne vous semble pas a posteriori
que la France a manqué de perspicacité sur la vraie
nature du régime irakien ?
LE
PRESIDENT.- Je sais que c’est un raisonnement qui
a été souvent tenu et que vous avez, vous-même,
tenu sur les ondes puisque j’ai eu le plaisir et le désagrément
de l’entendre. Mais vous avez tout simplement oublié
d’évoquer au passage un événement qui
ne manque pas d’importance, c’est-à-dire la guerre
entre l’Irak et l’Iran, et ce que, à nos yeux,
en tout cas aux miens, sinon aux vôtres, pouvait représenter
à l’époque de KHOMEINY le mouvement intégriste
musulman chiite venu d’Iran. Il nous a semblé à
nous Français, et nous assumons parfaitement cette responsabilité,
qu’il était indispensable de contribuer au barrage,
pour éviter que ne soit enfoncé le monde arabe. Voilà
ce que je revendique, dès le point de départ du texte
que je vous ai lu. Je ne le dissimule pas, c’était
une nécessité. Aujourd’hui la guerre est terminée,
même si la paix n’est pas conclue entre ces deux pays.
Le rapport de forces semble s’être inversé. Quant
aux ambitions concurrentes, je ne dirai pas qu’elles ont changé
de cap, mais, en fait, la menace contre un pays arabe est venue
cette fois-ci d’un autre pays arabe. Il ne s’agit pas
des mêmes pays, mais nous tenons le même raisonnement.
QUESTION
: M. le Président, pardon d’insister : pourquoi
attendons-nous qu’il y ait une agression ? Si par exemple
le Président BUSH vous disait : "l’agression est
imminente" alors, est-ce qu’à ce moment là
vous vous déciderez...
LE
PRESIDENT.- Si le Président BUSH me disait cela,
je tiendrais le plus grand compte de ce qu’il me dirait, comme
j’ai coutume de le faire. C’est un homme qui sait de
quoi il parle, mais il ne me l’a pas dit. Alors, si vous voulez
bien, je vous répondrai quand cette situation sera créée,
si elle se crée.
QUESTION
: Vous ne m’avez pas répondu : pourquoi nous
attendons une agression ?
LE
PRESIDENT.- Pourquoi faire, ...
QUESTION
: ... pour faire ce que font les Etats-Unis : dissuader.
LE
PRESIDENT.- Mais l’Arabie Saoudite ne nous l’a
pas demandé. Vous nous voyez arriver avec les moyens militaires,
s’installer dans le pays, fut-il ami. Voilà ce que
je veux vous dire. D’autre part, la décision de la
France continue d’être, là comme ailleurs, de
vivre en état d’entente, de solidarité et de
coordination avec les pays comme les Etats-Unis d’Amérique,
mais en agissant sous le commandement français.
QUESTION
: M. le Président, est-ce que vous serez prêt
à intervenir pour libérer le Koweït et est-ce
que les dirigeants koweïtiens vous l’ont demandé
?
LE
PRESIDENT.- Non, cela ne nous a pas été demandé,
et je ne sais pas si cela a été demandé, y
compris aux Etats-Unis d’Amérique, d’amorcer
la reconquête militaire du Koweït. Pour l’instant,
nous nous en sommes tenus, pour notre compte, aux directives du
Conseil de sécurité des Nations Unies, et nous souhaitons
de plus en plus que les Nations Unies prennent leurs responsabilités
dans cette grave affaire, et nous nous conformerons toujours aux
décisions des Nations Unies. Donc ce problème n’a
pas été posé dans les termes que vous indiquez.
QUESTION
: L’escadre de Méditerranée, avec ses
porte-avions, est-elle, d’ores et déjà, en état
d’alerte ?
LE
PRESIDENT.- Les ordres viennent du Président de
la République, Chef des Armées, et le Président
de la République consulte le gouvernement. C’est ce
qui vient d’être fait. Nous pouvons maintenant cesser,
à moins qu’une question urgente ou essentielle vous
paraisse nécessaire, mais il va être temps de se séparer.
Vous avez vous-même beaucoup de travail ce soir, et moi, je
n’en manque pas.
QUESTION
: Le Président BUSH a critiqué la position
arabe quant à l’agression irakienne. Est-ce que vous-même
vous tenez la même position ?
LE
PRESIDENT.- Nous maintenons la position adoptée
par les Nations Unies que nous avons nous-mêmes sollicitée.
Il y a l’aspect économique des choses. Nous appliquons
strictement et fermement les résolutions prises, sans oublier,
bien entendu, celles qui ont été énoncées
par la Communauté économique européenne. Je
rappelle dans mon texte que nous en avons même pris l’initiative.
Il y a l’aspect militaire mais l’aspect militaire pour
l’instant ne serait engagé qu’au cas d’une
nouvelle agression ; le droit devant être rétabli au
Koweït, notamment par les mesures d’embargo prises et
l’ensemble des sanctions économiques, c’est comme
cela qu’a raisonné le Conseil de sécurité.
Il semble bien que la menace s’étendant, il soit devenu
nécessaire d’envisager des protections de sécurité
dans d’autres pays de la péninsule, c’est ce
que les Américains font, c’est ce que nous faisons
à notre façon, je le répète, sous notre
commandement, mais en liaison et en coordination avec ceux qui ont
pris la même position que nous.
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